Face à un mur de tableaux, il y a toujours un bleu qui arrête le regard avant les autres. Ce n’est pas un hasard de composition : le bleu occupe une place à part dans l’histoire de la peinture, à la fois pour des raisons techniques, longtemps liées au prix exorbitant du pigment, et pour des raisons plus intimes, tenant à ce que cette couleur évoque de profondeur, de ciel ou de recueillement. En dix ans à commenter des expositions devant des visiteurs, c’est la question qui revenait le plus souvent devant une toile bleue : pourquoi celle-là, et pourquoi cette couleur précisément ?
Le lapis-lazuli, une couleur plus chère que l’or
Avant l’invention des pigments de synthèse, le bleu le plus pur venait d’une seule pierre : le lapis-lazuli, extrait presque exclusivement des mines d’Afghanistan. Broyé et purifié, il donnait naissance à l’outremer, un pigment si coûteux que les commanditaires de la Renaissance le réservaient aux sujets les plus nobles d’un tableau, en premier lieu le manteau de la Vierge. Un peintre qui utilisait généreusement l’outremer signalait, sans un mot, la richesse de son commanditaire : la couleur elle-même faisait partie du message de l’œuvre, avant même d’en évaluer la composition.
Hokusai et le bleu de Prusse venu du Japon
Un siècle plus tard, un autre bleu bouleverse l’histoire de l’art par un chemin inattendu. Le bleu de Prusse, pigment de synthèse inventé en Allemagne au début du XVIIIe siècle, arrive au Japon par le commerce hollandais et devient l’outil principal du graveur Hokusai pour sa célèbre série des vues du mont Fuji, dont la Grande Vague de Kanagawa reste l’exemple le plus connu. Ce bleu importé, moins cher et plus stable que les pigments végétaux traditionnels, change la façon dont les estampes japonaises représentent l’eau et le ciel, et influencera à son tour, quelques décennies plus tard, les peintres impressionnistes qui découvrent ces gravures à Paris.
Le bleu devient accessible à tous les peintres
Le lapis-lazuli reste rare et cher jusqu’au début du XIXe siècle, où un chimiste français du nom de Jean-Baptiste Guimet met au point, en 1826, un procédé pour synthétiser artificiellement un bleu outremer chimiquement proche du pigment naturel, mais produit à une fraction du coût. Cette invention change radicalement la donne pour les peintres : le bleu profond, jusque-là réservé aux commandes les plus prestigieuses, devient un pigment presque ordinaire de leur palette. C’est précisément ce bleu outremer synthétique, devenu abordable et stable, qu’Yves Klein utilisera plus d’un siècle plus tard comme base de son propre bleu breveté.
Picasso et les années où tout devient bleu
Entre 1901 et 1904, Picasso traverse ce que l’histoire de l’art appelle sa période bleue : après le suicide d’un ami proche, le peintre, alors installé entre Barcelone et Paris, peint quasi exclusivement en camaïeux de bleus et de verts, des figures de mendiants, d’aveugles et de mères esseulées. Le choix n’est pas seulement esthétique : le bleu, ici, porte le deuil et la misère qu’il représente, une couleur froide pour des sujets qui le sont tout autant. Cette période, longtemps commercialement difficile pour l’artiste alors quasiment inconnu, est aujourd’hui l’une des plus recherchées de sa carrière entière.
Yves Klein et le bleu qui porte son nom
Yves Klein pousse la logique un cran plus loin : en 1960, l’artiste niçois dépose un brevet pour une nuance de bleu outremer qu’il a mise au point avec un chimiste, l’IKB, pour International Klein Blue. Ce bleu presque saturé, appliqué en aplat uniforme sur des toiles, des éponges ou des corps de modèles pressés contre la surface, cherche à abolir toute forme, toute perspective, pour ne laisser que la couleur pure comme expérience. Klein voyait dans ce bleu un accès direct à l’immatériel, une manière de peindre le vide et l’infini plutôt qu’un motif reconnaissable.
| Œuvre | Artiste | Année | Musée |
|---|---|---|---|
| La Vague de Kanagawa | Hokusai | vers 1831 | British Museum, Londres |
| La Vie | Pablo Picasso | 1903 | Cleveland Museum of Art |
| IKB 191 | Yves Klein | 1962 | Centre Pompidou, Paris |
| Anthropométrie sans titre | Yves Klein | 1960 | MAMAC, Nice |
Une même fascination, quatre façons de l’exprimer
Ce qui frappe, en mettant ces œuvres bout à bout, c’est la continuité d’une obsession sur plusieurs siècles : la même couleur qui servait à peindre la sainteté au Moyen Âge, à partir d’une pierre broyée à prix d’or, sert six siècles plus tard à peindre le deuil chez Picasso, puis l’absolu chez Klein, à partir d’un pigment de synthèse devenu accessible à tous. Le vecteur matériel a changé, la technique aussi, mais la charge émotionnelle du bleu reste étonnamment stable : une couleur qu’on associe presque universellement à la distance, à la profondeur et à une forme de recueillement, qu’il soit religieux, personnel ou philosophique.
Pourquoi cette couleur et pas une autre
Les historiens de la couleur avancent plusieurs explications à cette permanence du bleu dans l’art. La première tient à sa rareté dans la nature visible à l’œil nu : peu de matières organiques ou minérales produisent naturellement un bleu stable, contrairement au rouge ou au jaune, largement disponibles sous forme d’ocres et de terres depuis la préhistoire. La seconde tient à l’association quasi universelle du bleu au ciel et à l’eau, deux éléments que l’être humain associe depuis toujours à l’infini, à ce qui dépasse l’échelle humaine. Klein ne dira pas autre chose lorsqu’il explique vouloir peindre, avec son bleu, l’immatériel plutôt qu’une forme reconnaissable : il ne fait, à sa manière, que prolonger une intuition bien plus ancienne que lui.
Pour qui souhaite accrocher chez soi une reproduction ou une toile originale dans ces tons, la question du mur et de la lumière compte autant que celle de l’œuvre elle-même : notre rubrique décoration & maison explique comment choisir la bonne hauteur et le bon éclairage pour qu’un bleu profond ne s’assombrisse pas complètement le soir venu. Le bleu se retrouve aussi dans les pierres qu’on porte au quotidien, à commencer par le lapis-lazuli lui-même, toujours utilisé en bijouterie : notre rubrique mode & bijoux détaille comment le reconnaître d’une imitation en verre teinté.







