À force de créer des bijoux, je vois passer les mêmes motifs saison après saison : un petit Ganesh en pendentif, une tête de Bouddha, une main de Fatma gravée sur une bague. Ces symboles voyagent aujourd’hui bien au-delà de leur culture d’origine, et c’est très bien ainsi, mais je trouve dommage de les porter sans savoir ce qu’ils racontaient avant de devenir un motif de bijouterie.
Ganesh, la divinité qui lève les obstacles
Ganesh, cette divinité hindoue à tête d’éléphant reconnaissable entre toutes, est traditionnellement invoquée en Inde avant d’entreprendre quoi que ce soit d’important : un voyage, un mariage, un nouveau projet. Le récit le plus connu de sa naissance raconte que la déesse Parvati l’aurait créé à partir d’argile pour garder sa porte, et que Shiva, ne le reconnaissant pas, lui aurait tranché la tête avant de la remplacer par celle d’un éléphant en réparation. Porté en bijou, Ganesh reste associé à l’idée de lever les obstacles plutôt qu’à une pratique religieuse précise, ce qui explique sa popularité bien au-delà des pratiquants de l’hindouisme.
Bouddha, une image plus récente qu’on ne le croit
Curieusement, les toutes premières représentations du Bouddha sous forme humaine n’apparaissent que plusieurs siècles après sa mort : pendant longtemps, l’art bouddhique préférait le représenter par des symboles, une roue, un arbre, des empreintes de pieds, jugeant la figure humaine trop réductrice pour évoquer l’éveil. La tête de Bouddha aux yeux mi-clos, si présente aujourd’hui dans la décoration comme en bijouterie, incarne cet état de sérénité intérieure recherché par la méditation, plus qu’un portrait fidèle d’un homme ayant réellement existé au nord de l’Inde il y a environ deux mille cinq cents ans.
La main de Fatma, un symbole plus ancien que l’islam
La main de Fatma, aussi appelée khamsa (« cinq » en arabe, en référence à ses cinq doigts), est souvent présentée comme un symbole exclusivement musulman en hommage à Fatima, fille du prophète Mahomet. En réalité, cette main ouverte protectrice est bien antérieure à l’islam : on en retrouve des versions dans les civilisations phéniciennes et carthaginoises, et elle est tout aussi portée aujourd’hui dans la tradition juive, où elle prend le nom de main de Myriam. Cette double filiation en fait l’un des rares symboles partagés par deux religions qui l’interprètent chacune à sa manière, sans que l’une efface l’autre.
L’œil grec, un cousin qu’on confond souvent avec la main
On associe volontiers la main de Fatma à l’œil grec, ce disque bleu et blanc censé détourner le mauvais œil, alors que les deux symboles ont des origines totalement distinctes. L’œil grec, ou nazar, vient de la tradition méditerranéenne et proche-orientale bien plus large que la seule Grèce, et se porte traditionnellement pour se protéger du regard envieux d’autrui, quand la main de Fatma protège plus largement des malheurs en général. Il n’est pas rare de les voir associés sur un même bijou aujourd’hui, ce qui brouille encore un peu plus leurs origines respectives.
Un point commun entre ces quatre symboles
Au-delà de leurs origines très différentes, ces quatre motifs partagent une même fonction première : protéger ou accompagner celui qui les porte face à ce qu’il ne maîtrise pas. Ganesh écarte les obstacles avant une entreprise incertaine, le Bouddha invite à la sérénité face à ce qui échappe au contrôle, la main de Fatma protège des malheurs extérieurs, l’œil grec détourne l’envie d’autrui. Ce n’est sans doute pas un hasard si ces symboles, nés à des milliers de kilomètres les uns des autres et à des siècles d’écart, répondent finalement à la même inquiétude humaine face à l’incertitude du quotidien.
Porter un symbole sans le trahir
Rien n’empêche de porter ces motifs sans appartenir à la culture ou à la religion dont ils sont issus : c’est le principe même d’un bijou, qui voyage et se réinterprète. Mais connaître l’histoire derrière la forme change souvent le rapport qu’on entretient avec l’objet, un peu comme savoir qu’une pierre est réellement du lapis-lazuli plutôt que du verre teinté change le prix qu’on est prêt à y mettre.
D’autres croyances liées aux bijoux qu’on porte se discutent avec la même prudence : notre rubrique mode & bijoux détaille comment reconnaître une pierre naturelle d’une imitation. Et pour l’aménagement d’un intérieur qui accueille ce type d’objets avec sérénité, notre rubrique décoration & maison revient sur la lumière et l’orientation des pièces.







